10 - tropiques trop frais

Je serais volontiers resté un an de plus à la Ferté, Percheron dans l'âme. Pas avec les vert-de-gris. Bref retour en bétaillère jusqu'à Chatelaillon. De là, de braves âmes me portèrent à Saint-Jean d'Angély, dont seul le nom me parut beau (J'avais tort). Un généreux tacot me prit vers Angoulême, rendit l'âme à deux kilomètres du but. Il fallut pousser l'engin en haut de la côte pour arriver en roue libre en ville.

La ligne de démarcation était proche. Le boche me demanda "Papieren ?", accepta sans le lire mon "récipissé provisoire de demande de carte de séjour pour étrangers". Et je foulai enfin le sol de la Pétainie, l'état-croupion qu'Hitler avait bien voulu nous laisser. Un nouveau stop me fit admirer les coupoles de Saint-Front de Périgueux. (visité 42 ans plus tard, l'intérieur me parut coquille vide). J'eus droit à un "repas réfugié", bienvenu, et à 5 francs. Une fortune !

Une bonne nuit dans un châlit, et en route. Deux vieilles dames m'amènent à Valence d'Agen,. Toute la Belgique était là, les murs couverts d'affichettes recherchant enfants, époux ou copains.

Toulouse grouillait de réfugiés. Descendant la rue d'Alsace vers la place de la Trinité, je fus reconnu par tante Odette, sœur de papa. Charles, son époux, avait été blessé sur la Somme, "7 éclats d'obus et une balle dans la nuque" s'était sauvé en pyjama de l'hôpital de Bordeaux à l'arrivée des Boches. On le soignait à l'hôpital des Beaux-Arts, sur les quais de Garonne, juste à côté de la mystérieuse église de la Daurade. Une espèce de tire-bouchons en buis dans la bouche, pour l'empêcher de se refermer.

Mes parents, ma tante et ses enfants créchaient au 6e étage d'une vieille maison fort mal climatisée, place de la Trinité, face à la maison Calas (vous savez bien, Voltaire…). 60 ans après, j'appris que là finissait l'ancienne juiverie médiévale. La tante quelques mois plus tard, se logea, grâce aux Anciens Combattants, non loin de là. Je revis avec émotion oncle Henry et tante Marguerite. Sans comprendre tout ce que nous lui devions, (pas à la fourbe tante Marguerite, hypocrite ennemie). Il me conseilla de passer mon Brevet (BEPC). Après un bachotage intense, je fus reçu. Hélas, trop de Toulousains connaissaient les sujets d'avance. Une candidate indignée de ne pas les avoir sus elle aussi, se plaignit. Il fallut recommencer, au scandale des "réfugiés". Mention bien.

L'oncle avait fait entrer André à l'école d'apprentissage Dewoitine, devenue école de la Chambre de Commerce. Je l'y suivis, malgré les lois Daladier et Pétain: L'un avait banni les "métèques", l'autre bannissait les Youpins. On cumulait. J'allai donc à Colomiers passer le concours d'entrée. Reçu.

Pêle-mêle, avec grosses lacunes, on m'apprit les aventures de la famille. L'oncle Henry avait embauché Papa, Maman et l'oncle Achille, démobilisé de l'armée en déroute. Maman avait, jusqu'en mai, travaillé comme perceuse chez Dewoitine. Elle perçait des trous pour les dzouss. Qu'es aco ? Elle fut incapable de m'expliquer, des espèces de gros rivets qui se dévissaient d'un seul coup, ça ne me disait rien, c'était pas des vis, c'était pas des clous, c'était des dzouss. J'aurais dû l'écrire sur mes catalogues, lorsque je devins par le plus grand des hasards, représentant des Dzus, ces bidules qui permirent, modestement, la conquête de l'Espace. A leur arrivée, les Frisés les adaptèrent sur leurs avions, où, pour la seule fois de leur histoire, ils furent redoutés des pilotes. L'un d'eux vers 76, m'avoua que trempés trop sec, ces saletés de Dzus cassaient soudain, provoquant bien des pertes. Pas assez.

usine Dewoitine

dzus

Les effusions terminées, on alla à l'école des beaux-arts où des amputés dormaient sous bustes, masques, torses, mains et autres anatomies de plâtre. Le régiment de l'oncle, le 22ème étranger, pourtant très mal équipé, comportait des miliciens de la bataille de l'Ebre, qui, voyant les chars boches, apprirent à leurs copains comment creuser de petits trous étroits mais renforcés, munis d'une musette de grenades à balancer sous les chenilles au bon moment. Ces dinamiteros firent si bien école que les nazis furent bloqués trois jours sur la Somme avec de lourdes pertes. Il ne restait que 12 survivants de sa compagnie. L'oncle nous apprit que leur régiment fut décoré de la Croix de Fer par Hitler en hommage à leur courage. Est-ce vrai ? Je doute. Promesses de nazi = entourloupes.

miliciens de la bataille de l'Ebre

Transporté à Orléans, l'hôpital bombardé avait été abandonné. Heureusement, un chauffeur venu récupérer une couvrante vit un cadavre lui cligner de l'œil. C'était l'oncle, qui arriva à Bordeaux, suivi des Boches. Décampé de l'hosto, il fut hissé dans un train pour Toulouse. Non sans avoir insulté les Feldgrau voyageurs. Mais là, il galéjait sans doute car je l'ai vu presque momie et muet.

Dès Juillet 40, adieu, veaux, vaches, cochons, couvées, escargots ! Salut, rutabagas et topinambours. Les queues alimentaires s'allongeaient. On y grommelait contre les "estrangers" du nord de la Loire, qui parlaient pounchut (pointu) Moi, j'aimais bien, lorsque le hasard me pressait derrière de jolies fesses.

On eut droit aux discours du "vainqueur de Verdun". Méfiant, me souvenant des bouquins et tracts "C'est Pétain qu'il nous faut", de 34, comme des photos vues dans "l'Illustration", je ne partageai pas l'adulation générale. Avait-on oublié qu'il fut ambassadeur de Raynaud chez Franco ? Dès Août 40, je tombai, à la Bibli Municipale, sur ce numéro de 1939 de l'Illustration dont j'ai déjà parlé, où on le voyait, à Burgos, mégot au bec, rigolant avec Göring et Göbbels, ces ordures, ou faisant le salut nazi. Personne ne lisait donc cette revue bien-pensante ? Préventions guère partagées, semblait-il. Pourtant, début 36, c'est bien lui qui avait empêché toute réaction française lors de la réoccupation de la Rhénanie, (Hitler avoua par la suite que deux régiments de Sénégalais l'auraient fait reculer, mais ça je l'ignorais).

Comme quoi, la seule chose vraie qu'il ait dite, l'ordure, c'est "Français, vous avez la mémoire courte". Faudrait tout noter, enregistrer, photoser. Pour archiver tout ça, et surtout s'y retrouver. Imaginez: Tous les écrits, archives ou images, stockés en un minimum d'espace, accessibles tous azimuts ! Pic de la Mirandole en aurait pleuré. De joie ou de rage ?

Automne 40. Les réfugiés rentraient. Pas tous. Queues résignées pour café, chocolat, sucre, lait.. Puis cartes d'alimentation, rationnement. La radio asservie nous montait contre les Anglais, surtout après Mers-el-Kebir, mais donnait des chiffres d'avions abattus pendant la bataille d'Angleterre. Il y eut des rumeurs, on se racontait des histoires, comme ce prisonnier signant son courrier "Crébo de Fan" (je crève de faim, en occitan) ou comme cette mémé arrêtée pour avoir demandé à un flic "oun qu'est, aqueste mercat nègre, qu'on y troubo de toutt ?" (Où il est ce marché noir, où l'on trouve de tout ?)

Plus sérieusement, décrets anti-juifs, acceptés sans réaction ou protestation, (à ma connaissance) formation d'une "légion des Combattants" dont les bérets basques et les insignes en forme d'écu (les fers à repasser, disait-on) se virent un peu partout. De moins en moins de voitures. Heureusement, Dewoitine, devenue SNCASO (Sté Nle de Constructions Aéronautiques du Sud-Ouest) fabriqua d'étranges marmites qui s'adaptaient sur cars, camions ou voitures: les gazogènes. Brûlant du charbon de bois, ils le transformaient en "gaz pauvre" et au prix de quelques réglages. Quelques privilégiés ou prioritaires purent rouler. Les forêts françaises devinrent source de chauffage, d'objets divers, de carburants, d'emplois, et noyaux de futurs maquis.

Les rues de Toulouse, elles, devinrent royaume de piétons, vélos, tramoués. Gazogènes et charrettes fort rares. Les voies ferrées tournaient à fond, sans elles, rien n'aurait survécu. Points positifs: plus de publicités agressives ou non, renouveau du régionalisme et du cinéma français, premières maisons de jeunes.

On découvrit que voisin, épouse ou ami pouvaient être de beaux salauds et vous dénoncer par plaisir, intérêt ou jalousie. Mais ce fut rare. En notre cas, ce fut l'inverse. Les 7 autres locataires de l'immeuble non seulement ne nous causèrent aucun ennui, mais parfois nous aidèrent et, lorsque les flics à Pétain déportèrent Maman et Ginette, planquèrent tous nos meubles qui furent intégralement rendus à notre retour. Mais n'anticipons pas. Nous serions morts si l'un des 400 membres de l'école, des 100 ou plus copains des mouvements de jeunesse, ou de nos voisins d'immeuble nous avait dénoncés. Tous nous savaient Juifs, apatrides, étrangers, communistes, gaullistes. Merci à tous

L'ex-école Dewoitine fut rebaptisée "Ecole Guynemer", avec cigogne pour emblème à double sens (Alsace, aviation ) On écoutait la radio de Londres chez Madame Dirat, marchande d'objets de piété, à l'étage au-dessous. André et moi transmettions ces précieuses informations et les consignes de la France Libre au reste de l'école. Une foule immense se réunit le 14 juillet 42 (ou 41?) sur la place du Capitole vide de flics, chantant: Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine. Toute l'école y était, noyée dans une foule immense qui faisait chaud au cœur. Alors que nous n'osions parler à quiconque sans craindre une dénonciation, même si des mouchards s'étaient infiltrés, une chose était prouvée: On n'était pas seuls ! 

La France n'était pas peuplée que de résistants, mais certes pas que d'attentistes ou collabos.

André, grand dénicheur de clubs et associations, devint Ajiste, pour le plaisir de partir sac au dos dans la nature. Pourquoi aux AJ, aux Auberges de Jeunesse, plutôt qu'ailleurs ? Parce qu'elles étaient mixtes. Pas les autres. Cherchez la femme, c'est la devise des flics, l'obsession des puceaux. La plupart des ajistes étaient métèques, youpins..et mâles.

Une "fille bien" n'allait pas chez ces "excités" en vérité fort timides.. Il y en avait tout de même quelques unes, vachement sympas, mais pas des beautés.

Parmi ces copains, Pierre Goldblum, fils d'un grand tailleur de la rue d'Alsace, peintre pompier amateur, échiquiéiste et surtout militant communiste. Il avait "la liaison" que nous cherchions. Nous n'étions et ne voulions pas être communistes, vu le passé récent. Il parvint à nous convaincre grâce à un "Front National" de lutte contre le nazisme qui regroupait chrétiens, athées, apolitiques. Consigne: être membre de toutes les associations de jeunes possibles pour y faire du recrutement. Si les partis étaient tous interdits, les mouvements de jeunesse "cachères" comme les "Chantiers de Jeunesse", substitut du service militaire, les "Compagnons de France", simili-scouts, les "Camarades de la Route" (ex-Auberges de Jeunesse) JOC catholique et UCJG protestante, étaient autorisés. Nous fûmes donc JOC, Compagnons de France, UCJG et bien sûr Ajistes (CDR). Mais pas la JFOM, visiblement fascisante. Bien sûr, il y eut des organisations juives, mais on ne les trouva pas: clandestines.

 

camping

Réflexion faite, ça grouillait de résistants, on s'en aperçut "après", mais chacun se méfiant de tous, on se croyait seuls. Exemple: nos discrets voisins de palier étaient dirigeants du PC clandestin à un haut niveau. Nous le sûmes en 45 ! Alors les pisse-copie qui disent qu'il y avait peu de résistants ont raison à première vue. Mais lorsque je pense à la place du Capitole du 14 juillet, je crois qu'ils recherchent des archives là où des archives auraient été suicidaires. Car ces mouvements de jeunes recherchaient en réalité "la liaison", on s'en aperçut très vite. Jugez de notre étonnement lorsque le chef de notre groupe de "Compagnons de France" maréchalistes nous mena au Récébédou porter cigarettes, sucre et farine aux malheureux parqués là par Daladier, Reynaud et Pétain !

le camp du Recebedou Toulouse

C'était les débuts, bien avant l'attaque du 22 juin 41 contre les Russes. On rédigeait, avec des allumettes comme pinceaux, sur des carrés de papier, des affichettes contre Laval, (Pétain restant trop populaire) des tracts manuscrits qu'on jetait dans les boîtes à lettres, on écrivait à la craie slogans et croix de Lorraine sur les murs. Nous étions de minables conspirateurs, repérables à 100 mètres. Par chance, la police semblait bien moins efficace ou coopérative que souhaité par le nouveau régime.

A l'école, plutôt nul en atelier, je me rattrapais en français et maths. Vers 41, on eut comme prof l'alors jeune Marie-Louise Barron, future journaliste stalinienne à l'Huma. On faisait beaucoup de gym, méthode Hébert (une idiotie, dont je doute qu'elle ait formé autre chose que des tubards) Nul en foot, correct, même bon, à la barre fixe.

De la maison à l'école, il y avait 20 minutes d'un bon pas. Aussi, grâce à une Initiation à l'espagnol Delpy & Viñas, achetée d'occase vers septembre 42, j'appris en marchant, sans prévoir son immense utilité à peine trois mois plus tard. Il faut dire qu'on achetait à l'Inkett, le marché aux puces local, au pied de Saint Sernin, des livres d'anglais, romans ou manuels. Le malheur, c'est qu'ils étaient si passéistes, chevaliers, donjons et hauberts, qu'on traduisait host pour "armée"

Notre chemin traversait, au Jardin des Plantes, une superbe allée de noyers d'Amérique. Les Toulousains craintifs laissaient pourrir ces noix, si dures qu'aucun casse-noix n'en venait à bout, les croyant empoisonnées. André toujours affamé essaya avec l'étau, se régala, et nous eûmes ainsi un petit complément bienvenu, en fîmes des orgies sans prévenir copains ou famille. La faim rend égoïste. (Jacquot a trouvé tout seul, après notre départ)

Ce n'était pas la famine, mais la faim, accrue par la crainte des denrées insolites vendues sans tickets: pois chiches qu'on ne savait pas cuire, flocons d'avoine, huile de pépins, savons d'argile, sucre de raisin, écorce de cacao, orge grillée (faux café). Parfois, la surprise était bonne (sucre et huile de raisin). On enviait les jardiniers et ceux qui savaient cueillir mâche, pisssenlits, escargots ou champignons. Prévoyante, maman avait acheté en Mai 40 une énorme boîte de saucisses de Strasbourg, 5 kgs. Planquée précieusement au grenier. L'été passa, puis l'hiver. Au printemps, la faim nous rappela ce trésor, qu'on ouvrit religieusement. Un jet puant jaillit, nous plongeant au désespoir. Munis des masques à gaz, enfin utiles, la rage au ventre, on alla de nuit jeter la boîte maudite dans la Garonnette, en profitant du black-out. Du coup, on fit un sort à "mes" sardines de la Ferté, gouttes d'eau dans l'océan de notre faim.

Tant pour gagner quelques sous, nous initier à l'agriculture prônée par les Maréchalistes, et surtout dans l'espoir de manger gras, on passait nos vacances au Service Civique Rural, "pour compenser les bras des prisonniers des stalags". Vendanges, gerbe, sarclage des topinambours, le légume à la mode.

C'était dur, harassant, et, déception, on bouffait plus mal et moins qu'à Toulouse. On nous payait très peu: 10 francs par jour, soit 30 F. 1997 (un ouvrier gagnait 40 francs) Mais qu'est-ce qu'on rigolait. Lycéens, Polonais internés, réfugiés alsaciens, républicains espagnols... Ça compensait les pénuries et les courbatures. Et permit d'utiles contacts pour maquis futurs. Vendanges à Villemur, il pleut dans la carrée. Rudi l'Alsacien nous dit, sybillin: "Les petits couteaux font les grands marteaux" Silence général. A la fin, Vaysse, contemplant la mare à nos pieds, traduit: "Les petites gouttes d'eau font les grandes mares d'eau" Dire qu'à Grépiac, la tante ne manquait de rien, laissant gâter fruits et légumes plutôt que nous en donner. En 49, elle osa m'offrir du chocolat d'avant-guerre, moisi, bien sûr ! Elle ne m'invita que deux fois, moi seul, car j'étais son "préféré". Un dimanche, je partis en stop. Rien. Je marche, je marche. A Labarthe, une camionnette à plateau, dont le conducteur allait prendre un verre. Il refuse de m'embarquer, Astucieux, je me dissimule. Lorsqu'il démarre, je saute sur le plateau, et vogue la galère.

Ges, qu'es coun, lou paouvre drolle (Dieu, qu'il est con, le pauvre mec) et les rétros, macarel (maquereau) tu sais pas à quoi ça sert ? boudi (bon dieu) Le voilà qui accélère, vaï que vaï et s'éloigne de la bonne route. J'attendis un virage et descendis en courant aussi vite que je pus. Mais j'aurais dû me pencher en arrière, comme dans le métro parisien. Je repris conscience, déchiré, ensanglanté et endolori, me relevai et finis la route en boîtant. J'eus grand succès à Grépiac, mais y gagnai une bonne platée de ce légume fabuleux, les haricots, disparus de nos assiettes toulousaines depuis la nuit des temps.

Vendanges dans la boue, à Villemur. Promu "cuistot" dans l'espoir de me voir cesser de râler. Cueillant tous les matins des mousserons entre les ceps, je bourrai (là, j'exagère) les copains de ces délicieux champignons de vigne. A Nollet, sarclage et "gerbe" (entasser les gerbes de blé et les lancer à la batteuse) Le pire, à l'Isle-en-Dodon, au pied des Pyrénées, chez un Mr Dubedat, hitlérophile enragé. Son valet de ferme Efim, ex-cosaque, racontait d'une voix cassée l'heureux temps où il embrochait des bébés juifs sur sa baïonnette et violait toutes les filles, quelle que fût leur religion: Il en avait des cauchemars toutes les nuits. 

Un jour travaillant loin de la ferme, "j'empruntai" son vélo et fis mes premiers essais sur cet engin, pour m'apercevoir qu'il n'avait pas de freins. Vous connaissez les paysages du coin: montagnes russes.. Du sommet d'une côte, en bas un troupeau d'oies traversait la route déserte. Hurlant "Attention, j'peux pas freiner", je fonçai dans les oies tournoyant comme folles sur la chaussée, les évitai Dieu sait comment et poursuivis plus que jamais ma route, sous les imprécations occitanes suivies aussitôt de leur traduction en gavache (français) Du coup, je n'osai rapporter le vélo et continuai. Efim rentra à pied, double humiliation pour un cosaque: être démonté et se faire chiper sa monture par un kourva jid (putain de juif) Et m'en voulut, alors qu'on était bons copains, grâce à Liermontof. On gardait les vaches. André, à l'instar de l'Ursus de Quo vadis, tenta de terrasser un veau en lui tordant les cornes. Bien que costaud, il se retrouva assis, hébété, au fond de la crèche. Le veau avait simplement secoué la tête, comme pour chasser une mouche. Ces vaches ne comprenaient que l'occitan: ben aïsi, bê, arré lé bê (viens ici, bœuf, en arrière les bœufs) Nous apprîmes que vacherie et coup de pied en vache ne sont pas vains mots. Surtout si le plein seau de lait trait à grand peine se retrouve dans le purin. De même, "montagne à vaches", expression méprisante des escaladeurs de cîmes. Courez donc après un troupeau qui grimpe vers la luzerne du voisin irascible: les Anapurna et autres Gaurisankar ne sont que broutilles à côté. Essayez, vous maigrirez. On y mangeait mieux qu'ailleurs, chez Dubedat, mais le salopard me dénonça aux gendarmes parce que j'aurais dû, en tant qu'étranger, faire viser mes papiers dans chaque bled traversé.

 Pourtant, on s'était bornés, au cours d'une amicale conversation d'adieux, à lui promettre pendaison et poteau d'exécution dans un très proche avenir. Un ou deux mois après, au tribunal de Saint-Gaudens, avant d'être jugé, j'assistai à une vente aux chandelles très folklo. Je ne payai jamais mon amende, car contumax: en taule en Espagne lorsqu'elle fut exigée. On ne me l'a pas réclamée à mon retour, en 1949. Bizarre !. Depuis, j'ai été jugé 3 ou 4 fois et toujours condamné.

A Toulouse, les rafles se multipliaient, il avait fallu se faire tamponner JUIF en rouge sur nos cartes d'identité, avec empreintes digitales. Un administrateur-provisoire-voleur fut nommé au magasin de l'oncle, qui avait mis Grépiac au nom de sa chrétienne épouse et y avait planqué l'essentiel de son stock.

 

J'allais souvent rue d'Alsace, au centre de documentation anti-juif, chercher des brochures.

Pourquoi ? Illustrées de fort bons dessins, non caricaturaux, représentant Staline, Lénine et Marx. Découpés, assortis de commentaires vengeurs, je les collais de préférence aux portes des commissariats, tribunaux et préfecture.

A cette époque, nous n'étions pas communistes, échaudés par les procès de Moscou, le pacte de non-agression, le partage de la Pologne et la guerre de Finlande. La fin de la guerre d'Espagne nous avait laissé un goût plus qu'amer. Trahisons, exécutions arbitraires, abandons de fronts, dissolution des Brigades...Mais on croyait au communisme, une grande fraternité, sans exploiteurs ni exploités, sans oppresseurs ni opprimés. Il suffisait de regarder autour de nous pour désirer un monde où personne ne serait persécuté pour ses origines ou ses croyances. Pierre Goldblum, on voulait bien l'aider à lutter contre le nazisme et ses valets français, mais pas être des moscoutaires. Début 42, je crois, il annonça qu'on faisait partie, dorénavant, du "Front National de lutte contre l'occupant". Il fut plus que très vague sur le nom des organisations composantes, secret oblige. On soupçonnait fortement qu'il n'y en avait qu'une seule. Nous devions nous organiser en troïkas: un chef, deux subordonnés, eux-mêmes chefs de deux subordonnés chacun, etc...Ainsi, la chaîne formée interdisait au membre N°3 de connaître plus de 4 personnes: son collègue, son chef, ses subordonnés. Quelle ruse !

Avouons-le sans honte. S'il n'y avait eu la chasse aux Juifs, aux Francs-maçons et aux communistes, sans parler des restrictions, nous étions très "Révolution Nationale"* sous maints aspects: Moins de bagnoles, plus aucune pub sur les routes ou à la radio, moins de tabac, moins d'alcool, bien moins d'ordures et de gaspillages, maisons de jeunesse, gazogènes, retour à la terre, renouveau du cinéma et du théâtre, on était pour à 100 %, on rêvait de gaz de fumier, d'unités agro-industrielles équilibrées où l'ouvrier, après une demi-journée à l'atelier, cultiverait son coin du jardin collectif, bricolerait la plomberie du collègue et voisin qui lui ressemelerait ses croquenots... Les restrictions au début, étaient d'autant mieux supportées qu'on se portait mieux qu'avant. C'est en 43 que les maladies de carence, œdèmes, gales, furoncles ou pire se généralisèrent.

 

*mais quel "bobo", (bougeois boeme, la peste occidentale moderne) celui-l!!!!

Comme nous, au début, bien des gens se persuadaient que les mesures raciales étaient simple masque pour complaire aux vainqueurs, sans intention réelle d'exécution. Le reste, on était vachement pour, sous réserve que seuls, les meilleurs auraient le droit de diriger. En somme une "aristocratie" au sens propre du terme. On aurait voulu être Compagnons du Devoir, faire notre Tour de France, fleur au chapeau, baluchon sur l'épaule. Lisant, dans "Ric et Rac", Le Vidame de Castelmoisy de Carrizey, qui se moquait gentiment mais courageusement de ce passéisme, on souriait, mais on était ébranlés dans nos convictions les plus profondes. Nous abominions zazous et swing. On aimait le jazz, Le vrai, pas ces imitations mièvres et mal bricolées. Blues et saxo, folklore, d'accord, pas ces contorsions hystériques.

Noël 40. Sur ordre, André dans le rôle du prisonnier libéré par la "Relève" et moi de son fiston aimant, on joua une horrible "maréchalade", qui aurait dû se terminer par l'audition recueillie, devant un poste de radio, d'un discours du vieux salaud. Hasard ou sabotage, au moment crucial, le poste crachote et se tait. André, sans se démonter: "Ciel, la T.S.F. défaille ! Je devine ce que le Maréchal aurait dit: "Français, luttons ensemble pour reconstruire notre douce France, pour libérer cette terre d'amour et de fraternité..." Ou quelque chose d'approchant. Un tonnerre d'applaudissements secoua la petite salle des fêtes. Je regrette n'avoir pas alors pensé à entonner alors le "couplet du Maréchal" de la Marseillaise:

Amour sacré de la Patrie > Conduis, soutiens, nos bras vengeurs

Liberté, liberté chérie Combats avec tes défenseurs

Sous nos drapeaux, que la victoire Accoure, à tes mâles accents,

Que tes ennemis expirants Voient ton triomphe et notre gloire !

Un des rares trucs bien qu'ait jamais pondu le régime de Vichy ! Nous n'allâmes jamais plus loin dans la maréchalolâtrie.

fin de 10 - tropiques trop frais