9 - Parisiens Percherons

Ce rêve, André l'avait oublié depuis belle lurette lorsque je le lui ai rappelé. Il combattra, avec son casque, inexistant en 1937, sur son char américain, ou plutôt son half-track, place de la Concorde, 7 ans plus tard, dans les troupes de Leclerc. Sans croire aux voyants, ni aux astrologues et autres charlatans, je préfère la vérité à mes convictions. Ce seul rêve prophétique que je connaisse, je regrette de ne pas l'avoir noté sur le moment, mais pouvais-je prévoir ? Surtout par des coïncidences troublantes, maintes fois j'ai rencontré l'invraisemblable. Je n'y peux rien. Je dois à la vérité de les conter. En au moins trois cas, aucune explication rationelle ne convient, à ma grande interrogation.

1944

les republicains espagnols de la 2 DB qui ont libéré Paris et leur casque américain "bizzare" encore inconnu  en 1937 Tuileries, venant de la Concorde l'état major allemand vient de se rendre à la 2DB. André n'est pas loin sur cette photo !

L'automne 39 fut splendide, on se sentait Parisiens. On n'était pas allés en vacances, cette année. Dans sa poussette, on promenait Jacquot au square de la Trinité. Sur nos épaules, on le trimbalait au Palais de la Découverte ou dans des salons et expositions presque déserts quoique l'entrée en fût gratuite. Il haïssait le siège du parti Communiste, carrefour Chateaudun, cet immeuble entièrement refait à neuf dont on disait qu'il était blindé et fortifié: Dans la librairie, les employés nous laissaient feuilleter les livres, laissant le frangin mariner solitaire. J'y lus quelques pages de Freud. Oubli ou sympathie, ça prouve que Freud était, en ce temps-là, toléré par nos staliniens. Un petit livre m'y apprit à jouer aux échecs, sans échiquier. Sauf le roque et la prise en passant: pages non coupées. Jacquot, lui, s'endormait en suçant son pouce..

Quelle surprise, quel dégoût, lorsque Paris-soir annonça l'entrevue Ribbentrop-Molotof et le pacte de non-agression. Fallait voir la bouille des militants, surtout Monsieur Turk, ardent anti-fasciste malgré sa richesse, lui qui chantait si bien des hymnes révolutionnaires yiddish de sa belle voix de basse profonde.

Tiens, c'est vrai, il avait dû être mis au courant par Papa, de notre distinguée colocataire. Il aurait pu le conseiller. Il avait "la liaison" avec les dirigeants du futur groupe Manouchian, la MOI, (Main d'Oeuvre Immigrée) dont il faisait partie, car elle existait déjà.

Nous, les "communistes de cœur", Léon Max et moi, on était sur la défensive, dans la cour de récré. On avait beau arguer des palinodies franco-anglaises, des bassesses envers Franco, de Munich, des hésitations des "Alliés" pour convaincre les Polonais d'accepter le passage de l'Armée Rouge en cas d'agression, on avait peine à ne pas éclater nous-mêmes en imprécations, voire en sanglots: Même s'il s'agissait d'une diabolique ruse, même si cela déjouait les plans anglo-français pour lancer Staline contre Hitler, on se sentait comme le type attaqué par des voyous qui voit son meilleur copain leur prêter main-forte.

Là où tout le monde était d'accord, c'est qu'on ne faisait pas le poids. Les Blum, Daladier, Chamberlain, Eden et autres paltoquets, sans parler du Lebrun, faisaient penser aux couples de Dubout, sauf que le petit moustachu en chapeau melon, c'était nous, et la grosse dame, c'était l'autre salopard qui gueulait à la radio et n'avait cessé d'avaler coup sur coup Sarre, Rhénanie, Autriche, Sudètes, Tchécoslovaquie, Espagne..

Faut pas croire que la nouvelle prit notre "Taureau du Vaucluse" au dépourvu. Lui qui avait défilé le poing levé, en 35 et 36, se lança à la chasse aux rouges, coffrant tous les antifascistes et anti-nazis qu'il pût, surtout ceux qui auraient pu montrer à l'armée française comment lutter contre chars et avions, ouvrant des camps de concentration en France et jusqu'au Sahara où même les Gestapistes trouvèrent la mortalité supérieure à celle de Dachau et Buchenwald. Ainsi, en 40, ces internés et les fichiers de la police furent fort appréciés de la Gestapo. (Je ne juge pas: mes souvenirs ignorent si Daladier fut joué ou complice)

Heureusement, un éclair de lucidité fit évacuer les petits Parisiens en prévision de bombardements. On se retrouva un tas de copains d'école, dans un train direction la Sarthe. La guerre venait juste d'être déclarée par les Alliés, (France et Angleterre) à la suite de l'invasion de la Pologne. Quel déchirement, ce départ. Pas à cause des parents: Dans l'affolement, je n'avais pas pensé à faucher à André un bouquin sur les atomes, la relativité ou les maths. Pas même le Rabelais. Fini le Palais de la Découverte, les calmes quais de la Seine et leurs grands platanes, finis bouquinistes et piscine ! On découvrit le plaisir de dormir dans la paille fraîche, dans le préau de l'école de la Chapelle Saint-Rémi, Sarrrthe. Puis, châlits et paillasses. Et un de ces boudins qui nous consola de bien des misères, je m'en pourléche encore les babines. Rien à voir avec les simulacres parisiens.Heureusement, l'un de nous avait un jeu d'échecs, mais ignorait les règles, personne d'autre non plus, même le moniteur. Je me souvins alors du manuel parcouru distraitement à la librairie de l'Huma. Sauf le roque et la prise en passant, dont je n'étais pas trop sûr. Bref, on manqua d'échiquiers, on en fit avec des planches, on tailla des pions au canif dans les branches de noisetier.

Quinze jours plus tard, il n'y avait plus ni guerre, ni cambrousse.

Tout le monde poussait ses pions avec rage et passion, totalement oublieux de parents et autres gêneurs, sauf pour les implorer d'envoyer des échiquiers de toute urgence.

Personne n'était fâché de ces vacances inespérées au paradis des boudins et des rillettes. Nul ne comprenait plus rien à cette guerre sans combats, sinon lointains, en Pologne ou dans les mers du Sud. N'empêche, lorsque les Russes entrèrent en Pologne, puis en Lithuanie, je crus naïvement que c'était pour sauver les pauvres Polaques et Litvaques, préparer la future offensive vers l'Ouest. Les choses se passaient étrangement, en ces temps-là: Aucun des acteurs de la pièce à succès: "Retour à la barbarie" ne jouait dans son rôle: Un pape qui aidait au massacre des innocents, des démocraties qui luttaient à qui serait la moins sympa, et aiderait le mieux les assassins, (par exemple les Suisses qui suggérèrent de mettre un tampon "J" sur les cartes d'identité des Allemands et Autrichiens juifs, et furent, c'est prouvé, un des meilleurs alliés et fournisseurs d'Hitler) des dictateurs parfois plus humains que leurs adversaires (Franco et Mussolini, voui, voui), un Führer qui tremblait à chaque fois qu'il bluffait, surpris de voir ses puissants ennemis lui céder et parfois le précéder. Et dont les mesures "sociales" lui firent juguler inflation et chômage, en dépit du pessimisme de TOUS les experts du monde entier, s'attirant l'amour éperdu des masses populaires allemandes, avant 39 !

Grâce aux souvenirs d'André, j'ai su, bien après, ce que fit la famille, à Paris. On ne téléphonait pas, on écrivait très peu. La famille aurait aussi bien pu disparaître. Nous, les exilés, vivions parmi bois et bocages à ravir un super-patriote barrésien, le temps était doux à n'y pas croire, nous régalant de cidre doux, bons œufs, soupe aux choux, et, bien sûr, divins boudins et savoureuses rillettes. Tout en nous demandant pourquoi les Alliés n'attaquaient pas, tandis que les boches étaient occupés en Pologne. Même si nous n'étions pas tout à fait prêts, on savait que la ligne Siegfried, trop jeune, ne pouvait être gros obstacle. C'est là que le Haut-Conseil des Evacués Parisiens décela de grosses lacunes dans les Etats-Majors et rebaptisa le général Gamelin en "Ganachin". Fin Septembre, on nous répartit chez des cultivateurs. Pour moi, ce fut Saint-Célérin (qui qu'c'est-y, çui-là, j'l'ons point vu ed'dins l'calendrier) chez de braves gens qui, outre les repas "canoniques" prenaient un solide breakfast à 10 heures (cidre et rillettes) et un non moins britannique five o'clock à 17 heures (rillettes et cidre).

Les pêchers croulaient sous une récolte extraordinaire. Chasse interdite, chasseurs mobilisés: le moindre toutou d'appartement ne rentrait jamais de promenade sans un lapin en gueule. Un matin, tôt levé, flânant vers la clairière voisine, je vis un grand cercle de 20 mètres environ de diamètre: Des lapins assis, regardant tous vers le centre où je ne vis rien. Pour mieux les voir, un pas les fit détaler. A mon idée, surpris de ne pas être traqués comme de coutume, ils avaient dû se réunir en congrès pour protester contre ce bouleversement, ou lutter contre la surpopulation. Les paysans, eux, souhaitèrent la paix plutôt que perdre leur récolte de pêches tandis que les lapins ravageaient tout.

Début Novembre, on nous arrache à nos bucoliques gardiens, direction un collège-internat de la Ferté-Bernard. Ah, la Ferté-Bernard ! Ses portes fortifiées, son Huisne aux mille canaux, sa rue médiévale, son unique cinéma ne passant que d'infâmes navets mussoliniens ou américains, sa superbe cathédrale flamboyante, aussi incongrue en cette minuscule cité qu'une loco de l'Orient-Express dans une gare des Cévennes ! Les alentours étaient bien moins agrestes qu'à St-Célerin. Sortant peu, essentiellement bains-douches et ciné, on n'eut guère le temps d'admirer la Venise de l'Ouest.

Vint l'hiver, et le début de l'étrange guerre de Finlande où l'on vit les vainqueurs de Tchang-kou-feng (où une armée nipponne fut discrètement écrasée par l'Armée Rouge de Blücher en 1937) se faire étriller par un petit peuple de Lottas (infirmières) et skieurs, à la joie de la réaction et la perplexité des experts. Décidément, cette guerre n'était qu'une farce burlesque où tous les rôles s'inversaient.

Soudain, un froid de loup s'abattit sur la France. J'eus très, très froid: Depuis mon départ, j'écrivais peu, ne demandant rien, persuadé que, comme de coutume, il manquait toujours dans les poches familiales 19 sous pour faire un franc. Eux, je le sus ensuite, eurent bien des soucis, mais jamais l'idée de m'envoyer argent, chandail ou slips.

J'appris bien plus tard qu'ils étaient partis par échelons à Toulouse, car Papa qui voulait s'engager comme infirmier n'avait pas été accepté. Il eut la très bonne idée, avant le départ, de mettre ses meubles chez "ma Tante" au mont-de piété. (Conseil de Mme Jardy ?) Ainsi, ces meubles "Dufayel", laids et démodés envoyés au Maroc en 48 revinrent en 62.

 Mon frangin André les héberge à Marly le Roi, en souvenir du temps où nous étions tous réunis.

A la Ferté, les "Parisiens" résiduels étaient en bonne part immigrés ou fils d'immigrés. Les "vieille souche" avaient récupéré leurs lardons en voyant la guerre s'éterniser. On n'eut aucun mal à copiner avec les Sarthois, bosseurs et malins. Le directeur, Monsieur David, mobilisé, son épouse et deux jeunes normaliens, Hatry et Plouzeau, nous servirent de profs et s'en tiraient fort bien. Le prof de chant était une Mme Hanau, très germanophile, et celui d'anglais, blond teint, fut soupçonné espion nazi. Espionner quoi, à la Ferté ?

Madame David avait deux charmantes fillettes qui mettaient un peu de gaîté dans cette société de jeunes mâles. L'aînée, Josette, m'a parlé de sa mère, en l'an 2000, me révélant qu'elle était non seulement une femme admirable, mais aussi une grande héroïne...

N'ayant, outre les échecs, que de rares sorties: ciné ou campagne gelée, on bossait.. As de la rédac, il m'arrivait d'aider les copains. Léon Max et moi faisions les schémas d'Histoire naturelle au tableau, d'après le Caustier. En effet, Plouzeau s'étant déclaré nul en dessin, ô, Anatomie, que tu fus belle avec tes capillaires rouges et bleus, tes capsules de Ténon, tes cellules de Purkinje et glomérules de Malpighi. Bien plus que la triste réalité, que je ne reconnus jamais par rapport à nos dessins, lorsque, bien des années plus tard, je vendis des microscopes. Jamais aucun canal cholédoque, aucun épithélium ne furent aussi pimpants, aussi gracieux que nos œuvres conjointes sur le tableau noir, je le jure. Rien à voir avec les infâmes bidoches de la répugnante nature. Nous n'étions pas les seuls idéalistes: Madame David décrivait le Bassin aquitain: climat presque tropical, chaud et humide. Exagération typique des gens du Nord: L'hiver suivant, la Garonne charriait, non des noix de coco, mais des glaçons. La Sarthe, elle, était gelée, on patinait, sans patins, le long de la voie ferrée, où roulaient parfois de longs convois de canons de 75 ...vers l'Ouest. On les supposait pour la Finlande: nous, avec notre infranchissable ligne Maginot, on n'en avait plus besoin. Après quelques vagues coups de main en Sarre, bien incapables d'aider les pauvres Polonais (les nazis n'auraient pu résister, leur ligne Siegfried était un bluff) le front buvait du vin chaud et regardait le théâtre aux Zarmées. Paraît qu'un blocus maritime prolongé priverait le Reich de ressources, à la longue, dix ou vingt ans...

Les vacances de Noël furent mornes: les Sarthois chez eux, une bonne part des Parigots itou, on restait une poignée à d'interminables parties d'échecs, au point qu'à table, on s'interpellait: "Si j'étais un cheval, je te mettrais mat". L'obsession.

Heureusement, madame David avait de beaux disques, Grieg, Liszt, Brahms et bien d'autres, complétant une éducation musicale lacunaire. Ah, la Rhapsodie hongroise ! Ah, le chant de Solveig !

On eut droit aussi à de longues promenades dans cette romantique cité capétienne qui, tous comptes faits, avait un grand charme: il n'y fallait qu'un minimum d'efforts pour imaginer archers, lansquenets, pourpoints et hauts-de-chausses: chaque coin de rue aurait pu inspirer les gravures de Gustave Doré.

Il y eut un drame à la rentrée. Monsieur Hatry avait - injustement pensions-nous - puni un élève. A la demande générale, Max et moi fûmes "invités" à dessiner une vache au tableau, après la classe. Le lendemain, scandale, interrogatoire sévère. Madame David, appelée en renfort, comprit vite qu'il ne pouvait y avoir que deux coupables possibles, les "artistes". Elle s'en prit à moi. Menaces de renvoi, d'expulsion vers la famille. Le grand cinéma. A la fin, n'y tenant plus, Léon Max se leva, souriant d'un air gêné "C'est moi". Je n'eus pas le courage d'avouer ma complicité. Il fut convoqué au bureau directorial et l'affaire fut classée. La honte me resta. Mais Hatry fut moins vache par la suite.

Début Mai, la bonne Madame David ne voulut pas que je restasse seul dans l'internat désert et je fus envoyé en vacances à la Chapelle-St-Rémi, chez le brave curé, l'abbé Ribault. Que de merveilles ! Des iris bleus fleurissaient dans les ruisseaux, le temps était radieux, la nourriture du curé, fine et même délectable.

Ce presbytère villageois, je viens à peine de le quitter. Il est toujours là, proche, ensoleillé.

Ce séjour, autant que Voltaire, Jeanne d'Arc, Rabelais, La Fontaine et Hugo (sans parler de mes instituteurs et professeurs) m'a encouragé à me battre pour cette France-là, malgré ses Maurras, ses Laval et ses bétonneurs. Bouquins à foison, un jardin de curé où les glaïeuls frôlaient les salades. Un vrai gan eydn (jardin d'Eden, en hébréo-yiddish).

Le bon abbé ne me reprocha pas ma non-présence aux offices, ni mes acrostiches tels que:

Sans cesse monte à toi, triste et douce, ma plainte

Et je passe mes nuits à t'implorer tout bas.

Reviens, ô toi plus beau qu'une Madone peinte

Rêver auprès de moi, avant que le trépas

Interrompe à jamais nos fragiles carrières

Et fasse de ta chair que d'amour tu sevras,

Rien qu'un peu de limon et un peu de poussière

Le "ô toi plus beau" dénonçait clairement le dédicataire, Serrier. Encore heureux qu'il ne se soit pas appelé Xavier ou Wxyz. Je me sentais infernal, nouveau Baudelaire, ou même Rimbaud que nous venions de découvrir. Un soir, le curé trouva prétexte pour dormir avec moi. Je l'entendis soupirer fortement, mais il ne me toucha pas. Saint-Saëns, le compositeur, avait dormi en ce lit-là, m'apprit-il.

Vers le 10 Mai, l'âme bien loin de cette étrange guerre immobile, je partis à pied pour Tuffé, où le père de mon copain Moisy boulangeait. Hitler venait d'envahir la Belgique et je ne doutais pas qu'on allait revivre les heures glorieuses de la bataille de l'Yser, le roi-soldat, etc.. Le soleil chauffait, la route était longue et le beau costume vert que l'oncle Henry m'acheta chez Alba, sur les grands boulevards vers avril 39, incommode. Je me mis donc à l'aise. La veste encombrante, pliée en 4, fut transformée en couvre-chef, la chemise par-dessus: bras libres et tête à l'abri. A Tuffé, rhabillé "correct", grande agitation. Moisy m'apprit qu'on recherchait un parachutiste allemand: "Y était habillé en verrt, y était torrse nu, y avait corre (encore) son parrrachute surr la tête" nous révéla le témoin, une petite vieille bouleversée.

L'offensive nazie venait juste de commencer, inopinément. Je fus ainsi deux fois pris pour un espion: au début de la guerre et à la fin, 5 ans plus tard, presque jour pour jour.

A propos de béton, j'y suis repassé, représentant, vers 1970. Rasés, bois de pins, haies et bocages. Ecole, boucherie, boulangerie, église, tous clos. La charcuterie aux délicieux boudins se préparait à fermer pour toujours. La mûre charcutière, que j'avais connue svelte jeune fille, m'apprit que le bon abbé était dans un "mouroir à curés". J'y fus. Je l'y vis. Décharné, gâteux, méconnaissable, il se souvenait à peine de la Chapelle-St-Rémi.

A la Ferté, cathédrale flamboyante et porte ogivale avaient seules tenu le coup. Le centre s'était très enlaidi, les entours plus encore. Madame David avait pris sa retraite, ses deux filles institutrices. (L'une d'elles, directrice du Nouvel Observateur) Connerré, cancérisée de pavillons banlieusards, cisaillée par une autoroute avait sans doute été plus amochée par l'industrie des rillettes et la bagnole que par tous les guerriers de César à Hitler.

machine à CO2

J'ai chanté Du passé, faisons table rase. Bagnole et bétonneurs l'ont réalisé. A notre grand dam.

Revenons au Perche en 1940, à ses grosses fermes décorées de plaques, prix remportés pour leurs énormes chevaux gris pommelés, recherchés du monde entier, les robustes percherons, descendants des palefrois chevaleresques, seuls capables de porter les fer-vêtus, ou, de nos jours, tirer les brabants doubles dans les sillons. Et déjà démodés.

Un autre tournoi se jouait aujourd'hui. Nos Raynaud et nos Gamelin nous offraient Crécy, Azincourt, Waterloo et Sedan (bis) tout à la fois. Les rêves d'un peuple hébété s'écroulaient avec son armée. J'en suis pas encore revenu. Notre paisible rue Ledru-Rollin vit le défilé minable de bagnoles de moins en moins surchargées. Prémonition ? La première autoroute construite en France se dirigeait non vers les frontières de l'Est, pour faciliter leur défense, mais vers l'ouest, la fuite...

Madame David, sur l'ordre (stupide) d'évacuer les Parisiens, chercha, puis trouva (à l'école libre) une camionnette à bestiaux, son chauffeur: elle fournissait l'essence. Et nous voilà, vers le 12 Juin, bons derniers sur les routes. Pique-niques dans les fossés.

Vers la Flèche, 3 ou 4 chars Renault, intacts, avec leur mignon petit canon de 37, basculés sur le talus, sans doute par manque d'essence. (Il paraît qu'on ne pouvait en sortir qu'aidés de l'extérieur !). On dormit dans des écoles. Ça n'empêchait pas d'admirer les belles maisons angevines aux pierres blanches, les clochers-murs de certaines églises, les fleurs du printemps, les roses trémières, les violettes des sous-bois. Près de Bressuire, énorme dépôt de munitions, intact, abandonné. C'est là que je vis une digitale pour la première fois. Vers le 14 Juin, traversée de la Rochelle. Les réservoirs de pétrole flambaient. Paris était tombé. On n'a pas pleuré, on s'était habitués aux revers.

Là où tous s'est joué lors de la bataille de France

Chatelaillon. Indignés, nous vîmes des aviateurs rigoler à la terrasse d'un café. Nous ignorions que la plupart de nos avions étaient en caisses à l'arrière, en Syrie ou au Maroc, ou inachevés, beaucoup détruits au sol. Les maigres effectifs de notre chasse furent pourtant si coriaces, malgré pagaille et replis successifs, que Galland, l'as des chasseurs, général de la chasse allemande, dit qu'ils furent ses pires adversaires, (ça fait 4 fois que je le redis) Marin la Meslée abattit plus de 20 avions.

 On arriva dans la colonie de vacances des curés, à Angoulins, non loin d'une baraque modestement nommée "Hôtel de l'Atlantique". Sur les rochers de la plage, on cueillait des huîtres sauvages (les dernières mangées jusqu'en Avril 49) Apparaît soudain un Dornier au long fuselage. Il coule un bateau qui s'enfuyait, dont le mazout vint quelques jours plus tard empoisonner nos malheureuses huîtres. Chose incroyable, c'est l'unique avion allemand que je vis en vol de toute la guerre, sauf au cinéma.

Le lendemain, un soldat assez âgé, mon premier boche pour de vrai, toucha poliment son casque et me demanda "permission d'aller voir plage ?" I1 n'attendit pas mon accord et je lui fis un timide salut hitlérien dont j'ai encore honte aujourd'hui. Il me regarda stupéfait, puis méprisant et s'en fut en haussant les épaules.

Pour passer le temps, persuadés que le Destin avait tourné, nous décidâmes un grand concours littéraire: évoquer - en paroles, car manquaient papier, encre, plumes et envie d'écrire - l'année scolaire la plus mouvementée de notre vie, ou tout autre sujet, au choix.

Bien que réputé pour ma "force" en rédac, ce fut comme si j'avais tout oublié. A chaque évocation, les mots m'échappaient. J'aurais voulu faire revivre ces soirs d'hiver dans la classe désertée, à la lumière jaunâtre des ampoules électriques, lisant, sans trop comprendre, Henri IV de Pirandello ou L'amant de lady Chatterley, fabriquant des "documents authentiques" pour notre société secrète, la Feue SV, car, auparavant, une Secte des Vengeurs avait tourné en eau de boudin. La Feue SV: moi, Burger, Galiay, Tisseront, Serrier, Bovetes et Moisy, avait ses parchemins, brûlés sur les côtés et son alphabet secret, imaginé par Léon Max. Là se bornait l'action de la secte. 50 ans plus tard, lorsque j'appris le yiddish cursif, (venu de l'hébreu) je lui trouvai une forte ressemblance. Nous avions été copiés. Ou peut-être...

Et la nostalgie des rues parisiennes, des quais, de la Seine, où les becs de gaz des ponts reflétaient leurs lumières comme mille kriss verticaux.. Sans parler de mes héros réels ou imaginaires: Les Pieds-nickelés, Sitting Bull, Chingachgook, Lyautey, l'Imanus, (pour sa mémoire) Foucauld, Panurge, Verlaine, Jeanne d'Arc et mon papa. J'étais pour les R'ghibat contre Mermoz, pour Brazza contre Behanzin. Mais surtout contre les Borotra, Taris, Di Paco, Archambault ou Ladoumëgue. Je respecte docteurs ou joueurs d'échecs, pas les idoles en plâtre du Stade.

Naïvement, j'admirais les héros de la liberté, champions des causes perdues, les dinamiteros de l'Ebre, les Chouans, les Francs-tireurs de 70 et les . Dans un almanach de l'Huma, vers 37 ou 38, j'avais retenu les vers de Pottier:

Les journalistes policiers, Marchands de calomnies,

Ont déversé sur nos charniers, Leurs flots d'ignominies

Les Maxim' du Camp, les Dumas Ont vomi leur eau-forte.

Ils ont cru lui couper les bras Et lui vider l'aorte,

Tout ça n'empêche pas, Nicolas Que la Commune n'est pas morte !

Ainsi se font les cocus de la gloire. Quant à nous, "survivants" du collège de la Ferté, nous avions la belle plage de Chatelaillon à nous tout seuls, avec à l'horizon la fumée noire des réservoirs de la Rochelle qui brûlaient toujours. Je ne me doutais pas que ma future épouse avait joué là, petite fille, deux ans plus tôt. Les Boches semblaient repartis.

Madame David décidée à rentrer, dénicha de l'essence et hop, de nouveau dans la bétaillère. Sur la route du retour, peu de chars allemands, plutôt des convois hippomobiles. Des feldgrau, près de leurs camions gris, bouffaient d'énormes tartines de beurre sur de minces tranches de pain, en rigolant. Certains nous en offraient, qu'on refusait avec gêne.

Bloqués à Thouars: La ville, nous compris, regardait défiler une colonne de muletiers chantant: Auf das Heide bluht ein schone Blumelein, und das heisst...Erika. Admirant en silence ces blondinets et leurs chants mystérieux. J'aurais bien voulu apprendre ces chansons, mais après qu'on leur ait cassé la gueule. Pas demain la veille. Certains se demandaient si on ne nous avait pas bourré le mou, ils étaient plutôt sympa. 

Un philo-communiste clandestin insinue: Depuis le pacte de non-agression, Hitler réalisera peut-être les idéaux de Lénine.

- T'es débile, ou quoi ? Et Guernica, Varsovie, la chasse aux Juifs, Dachau ?

Nous avions tous tort, la réalité était pire encore. Mais les Anglais tenaient toujours.

A la Ferté-Bernard, des affiches montraient un fridolin hilare, un môme sur les genoux: "Populations abandonnées, faîtes confiance au soldat allemand" Pourtant le bruit courait qu'ils réquisitionnaient les jeunes gens pour des travaux non spécifiés.

Au collège, surprise. Ils avaient cantonné là, chiant partout, laissant une prodigieuse quantité de bouteilles vides, la plupart brisées contre les murs tachés. Un bouquin de chants : Singend wollen wir marschieren (En chantant nous défilerons, ai-je traduit 40 ans après) et un journal titrant: In einem Tage, 500 000 Gefangenen. Tisseront, le Lorrain, traduisit, mais on avait compris.

Madame David m'appela: La bétaillère repartait pour Chatelaillon, il valait mieux en profiter, puisque ma famille était en zône-nono (non occupée). Mes affaires n'étaient guère encombrantes, ni ma fortune: deux francs. Elle m'offrit une boîte d'un kilo de sardines à l'huile. Me voici de nouveau traversant Anjou et Poitou vers l'Aquitaine de mon enfance. Je n'ai entendu ni l'appel de de Gaulle, ni les premiers discours du traître Pétain. Je savais que l'armistice avait été demandé, que les combats continuaient un peu (j'ignorais que jusqu'à fin Juillet, des forts de la ligne Maginot tinrent encore). Quelle rage, ce souvenir des défilés du 14 Juillet, tant admirés, des discours martiaux, des affiches "Avec votre ferraille, nous forgerons l'acier victorieux". C'est les Boches qui la forgeaient, notre ferraille. Le jour du départ, on me dit que le prof d'anglais, démasqué comme espion, avait été fusillé deux jours avant l'arrivée des Boches. Vrai, faux ?

(J'aurais plutôt vu la prof de musique et son Deutschland uber alles Avec énumération des forfaits et méfaits de la Vème Colonne, du traître de Stuttgart qui saluait par leur nom les officiers prenant position sur un nouveau point du front. Si c'était aussi pourri dans l'Etat-Major anglais, on ne donnait pas cher de leur peau. L'opinion générale: en septembre, l'Angleterre sera envahie. Le bruit que l'Armée Rouge était entrée en Bessarabie fît espérer qu'elle continuerait vers l'ouest, mais on ne sut la vérité (?) que 57 ans après. Les historiens appellent cette période le temps des bobards, pas pour rien, et n'ont pas fini de les recenser. (J'ajoute qu'il y eut alors des événements vraiment extraordinaires qui passèrent totalement inaperçus, eux).

fin de 9 - Parisiens Percherons